La diaspora tunisienne : Quelle stratégie pour l’impliquer dans le développement du pays ? (Suite et fin)

Par Boubaker BENKRAIEM° 

En plein débat mondial sur l’immigration, on risque d’oublier tout ce que les diasporas peuvent apporter à leur pays d’accueil et à leur pays d’origine. Les Philippines sont un cas exemplaire en la matière. Ils tirent parti du potentiel de leur diaspora en reconnaissant le rôle positif qu’elle peut jouer. On ne peut en dire autant de la plupart des pays de la région Mena qui ont un grand nombre de ressortissants dispersés (Tunisie, Algérie, Maroc, Palestine, Irak, Égypte, etc.) : ces pays n’agissent pas suffisamment pour exploiter pleinement l’attachement de leurs populations émigrées à leur terre d’origine et en tirer de multiples bienfaits pour leur économie.

Environ 20 millions de ressortissants de la région Mena résident à l’étranger, soit au moins 5 % de la population totale de la région. Cette proportion est nettement plus élevée que la moyenne mondiale, même si, avec ses 10 millions de citoyens installés à l’étranger, la diaspora philippine est proportionnellement plus vaste (environ 10 % de la population). La mobilisation des diasporas de la région Mena permettrait de tirer parti du savoir-faire et des réseaux professionnels de ces communautés, en leur conférant ainsi un rôle qui ne soit pas limité à celui de pourvoyeurs de fonds.

Certes, ces transferts d’argent, qui sont des sources de devises importantes, sont essentiels, en particulier en période de difficultés. En 2014, les émigrés des pays de la région Mena et leurs descendants ont envoyé l’équivalent de quelque  145 milliards de dinars tunisiens à leurs proches restés dans leur pays d’origine. Au Liban et en Jordanie, ces sommes représentent autour de 15 % du PIB pour chacun des pays.

Mais, selon un nouveau rapport du Groupe de la Banque mondiale, «les gouvernements de la région Mena devraient suivre l’exemple des Philippines et viser à garantir une place plus large pour la diaspora, en promouvant, au-delà des envois de fonds, son rôle multiple : comme source d’investissements directs, mais aussi de transferts de connaissances et de compétences, ainsi que par le biais de leurs réseaux professionnels. Les liens personnels peuvent faciliter le commerce mondial », affirme ce même rapport, celui intitulé «Promotion de l’intégration économique et de l’entrepreneuriat : mobilisation de la diaspora de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord» dont l’auteure est Madame Meriem Malouche.

Le sentiment d’appartenance : c’est précisément le facteur le plus important qui incite les populations émigrées à s’engager, selon un sondage mené pour les besoins du rapport. Et à la question de la réforme qui les pousserait à s’engager davantage, les participants ont répondu souhaiter que les pouvoirs publics de leurs pays respectifs les accueillent comme des partenaires et des parties prenantes capables de contribuer, de multiples façons, au développement de l’économie nationale.

Le Liban en est une bonne illustration. Selon les statistiques officielles, sa diaspora compte plusieurs millions de membres dans le monde. D’après eux, une réforme donnant aux mères libanaises mariées à des étrangers le droit de transmettre la citoyenneté libanaise à leurs enfants ferait une différence notable.

Les Philippines fournissent un exemple de bonne pratique. Avec près de 10 millions de ses citoyens vivant et travaillant à l’étranger, la diaspora équivaut à environ 10% de sa population. Elle exploite son propre potentiel, tout en reconnaissant le rôle positif qu’elle peut jouer. Les Philippines gèrent leurs relations avec la diaspora au niveau ministériel, et comme en Tunisie, elles admettent la double nationalité et prévoient des dispositions pour le vote des expatriés. Ce pays reconnaît l’apport de la diaspora à la société dans son ensemble, mais aussi ce qu’elle est en droit de recevoir. Les Philippines militent pour les droits de leurs ressortissants à l’étranger, sachant que, comme le souligne le rapport, les pays d’accueil doivent traiter correctement les populations immigrées pour que les diasporas puissent pleinement jouer leur rôle. Le plus important, pour les migrants eux-mêmes, réside dans les prestations dont ils bénéficient : l’aide juridique au niveau mondial, la transférabilité des pensions, et l’aide au retour et à la réintégration.

Le Maroc (dont la diaspora compte officiellement 2,8 millions de membres) et la Tunisie (1,6 million) ont un secrétariat d’État en charge de la Diaspora. Les deux pays autorisent la double nationalité et accordent le droit de vote à leurs expatriés. L’Algérie s’efforce elle aussi de tirer parti de sa diaspora, qui compte environ 1,7 million de membres, bien qu’une partie de ces personnes qui se considèrent franco-algériennes choisissent parfois de ne pas voter en Algérie.  Mais cela ne suffit pas pour remédier à la défiance des diasporas de la région Mena  à l’égard des institutions de leurs pays, qui auraient besoin, pour s’engager, d’une véritable reconnaissance formelle de la part des pouvoirs publics — l’« élite de la diaspora » est particulièrement sensible à cet aspect.